Après 4 albums dont deux Sélection FIP et un single sur France Inter, Thomas Boudineau revient sous son alias Le Flegmatic avec « Un Cambio de Perspectiva», une collection de 9 chansons de folk intimiste sobrement déjantées, avec Julien Barbagallo (batteur de Tame Impala) en invité sur deux titres.
L’album a été écrit en vallée d’Aspe, entre deux tournées postales sur les flancs du monde. Un vent chaud soufflait depuis des jours. Les arbres et les pistes craquaient. Le ciel était chargé d’une lumière haute et inquiétante. La montagne bruissait d’ombres et de mystères.
C’est dans cette atmosphère que Thomas Boudineau rencontre Oliver Potratz (Shake Stew), jazzman de Berlin, et compose les chansons littéralement la tête dans sa contrebasse dans un état d’esprit très jazz qui remet Le Flegmatic en piste après une période de doutes.
La tension dramatique de De Pierre et de Buis nous plonge immédiatement dans cet univers artisanal, mais sans posture. La contrebasse est envoûtante. Les mystères bruissent partout, comme des présences impossibles à élucider.
Le minimalisme rigoureux de Mes Rêves rappelle l’aridité du Nebraska de Springsteen.
Avec Cambio c’est Tom Waits attablé dans un bar à tapas des Bardenas.
Julien Barbagallo, ami d’enfance – Thomas et lui ont monté leurs premiers groupes ensemble – apparaît sur Autoportrait, petit bijou de pop nonchalante et joueuse, et Le Buffle des Marais, où Le Flegmatic retrouve son goût pour les décors de carton-pâte, ici on y croise un Louis Chédid en pirogue dans le bayou louisianais.
Le Barragiste, sans doute la chanson la plus poignante de l’album, chante un homme qui cherche à retenir des émotions pourtant déterminées à le submerger.
La Petite Momie est une curiosité insolite de chanson pour enfants, espiègle et décalée.
L’album se conclut avec Au-dessus d’un jardin, autre chanson poignante, petite pièce existentialiste et contemplative qui confirme un cousinage avec Bill Callahan et Jonathan Richman.
Le sens de la mélodie est imparable, et les textes irrésistibles. L’humour et l’autodérision tendent des embuscades partout, comme une effronterie à une époque salement sévère et inquiétante. Le réel se fissure pour laisser apparaître autre chose, et Le Flegmatic semble nous dire : « Allons, camarades. Gardons notre sang-froid. On risque d’en avoir besoin. »
La liberté est une chose ambiguë, semble-t-il ajouter. C’est dans l’arte povera que se trouve l’échappée. Et sans doute la grâce.