Sur le papier Saffron Eyes est un jeune groupe, dont les premières notes remontent à 2018 ; dans les faits, l’expérience de ses membres est celui de gens ayant fait leurs armes, qui retournent au front pour s’affronter une nouvelle fois au mur du son.
Tout d’abord, Cyril Braga, guitariste, à l’initiative de ce nouveau projet dont le précédent groupe Le Parti officiait dans une veine plus punk/hardcore et post-punk qui secoua la scène locale à la fin des années 2000. Tout comme Laetitia Fournier aka Raymonde Howard, chanteuse, déjà forte de trois albums solos en un peu plus de dix ans, tous encensés par la presse et les radios nationales, mais aussi quelques expériences de groupes indie-rock antérieures (Goofball, La Seconda Volta…), qui font aussi d’elle une figure de la scène musicale stéphanoise. Cédric Ampilhac, le batteur, est grand amateur de jazz et joue dans un groupe d’afrobeat. Thomas Walgraffe, à la basse, est lui auteur de plusieurs disques solo sous le nom ThOmas.W et aux commandes de son propre netlabel (Myhand.thanx Records) qui sort régulièrement, depuis les années 90, des disques autoproduits, creusant le sillon d’un rock indé aux réminiscences new-yorkaises assumées…
Et la musique de Saffron Eyes se situe bien à la croisée de leurs chemins respectifs. Les riffs de guitares tendus et acérés de Cyril Braga font écho aux secousses ressenties de par Seattle ou New York. Les quelques goûtes d’acide dans la voix de Laetitia Fournier ne sont pas un voile ou une façade, elles vont puiser leur inspiration dans celles qui ont créé le genre, là où le vécu du chant caresse les guitares enregistrées sur fond de papier verre (PJ Harvey époque Dry par exemple). Les années 90 qui étaient elles-mêmes un écho au punk, retrouvent là une réminiscence éclairée.
Inspiré d’un certain parfum de rock indépendant, leur premier EP, « Pursue a less miserable life », frappe par son unité et son homogénéité, les morceaux s’enchaînent avec le plus grand naturel, entre tension sous-jacente et accalmies passagères, dont on imagine sans difficulté le potentiel scénique.
On pourra parfois penser à Shannon Wright, aux rythmiques des Bad Seeds le temps d’un « The Eye Is The Limit », quant à « Beat The Gong » il éveillera les fantômes du Sonic Youth le plus pop, voir des Breeders sur le tube introductif « Springtime (with no harm) » … Mais faire la course aux analogies serait stérile, car Saffron Eyes est autre chose que la somme d’une série d’influences. Des mélodies insidieuses et accrocheuses, avec le chant et la présence magnétique de Raymonde Howard en plus, donnent à ce premier EP un vrai côté addictif qui redonnera le moral à tous les nostalgiques de leurs années collège ou lycée et dont l’avènement des jeunes pousses telles que Snail Mail (sur Matador), Phoebe Bridgers (sur Dead Oceans) ou autre Fazerdaze (sur Flying Nun) n’aura pas réussi à combler complètement.
Raymonde Howard était déjà chez elle dans la maison We Are Unique!, et Saffron Eyes d’y trouver son écosystème comme une évidence, dans cet essaim bruyant qui résonne depuis bientôt 20 ans.